22.08.07
Grand Corps Malade Enseignant
In DEMOCRATIE ET HERESIE ECONOMIQUE
J'ai trouvé cet extrait de théâtre remanié, inspiré de Molière sur une liste de professeur lettres. Comme j'ai décidé de prendre quelques vacances, je ne pourrai réagir aux commentaires, mais je programme tout de même la publication de ce pastiche qui m'a franchement bien fait rigoler...
Grand Corps Malade Enseignant
Le Médecin – Monsieur, je suis un médecin qui demande à vous voir.
Le Malade – Quel médecin ?
Le Médecin – Un médecin de la médecine.
Le Malade – De la vraie médecine des vrais médecins ?
Le Médecin – Assurément.
Le Malade –Approchez. Un malade est toujours bien aise de rencontrer des médecins.
Le Médecin – Monsieur, agréez que je vienne vous rendre visite et vous offrir mes petits services pour toutes les maladies que vous pouvez avoir. Votre réputation de Grand Corps Malade Enseignant est venue jusqu’à moi, et a aiguisé ma curiosité. Car « enseignant », cela peut s’écrire en un mot, « enseignant » (il trace dans l’air un trait continu), ou en deux mots : « en saignant » (il prononce les deux mots distinctement et trace dans l’air deux traits discontinus)
Le Malade – Je suis fort honoré de cet intérêt.
Le Médecin – C’est que, Monsieur, je suis à la recherche de malades dignes de m’occuper, qui présentent de fréquents accès de dépression ou d’exaspération, de bonnes fièvres avec inflammation des méninges, de splendides transports au cerveau, et j’ai ouï dire que le corps enseignant était atteint magnifiquement de tous ces symptômes.
Le Malade – Je vous suis obligé, Monsieur, des bontés que vous avez pour moi.
Le Médecin – Cela n’est rien. Qui est à présent votre médecin ?
Le Malade – Monsieur Sarkozy.
Le Médecin – Cet homme-là n’est point écrit dans mes tablettes parmi les grands médecins. Quels médecins voyiez-vous avant lui ?
Le Malade – J’ai consulté Monsieur de Villepin, Monsieur Raffarin et Monsieur Jospin
Le Médecin – Tous ces « ins, ins » ne me disent rien qui vaille. Y avait-il avec eux des apothicaires ?
Le Malade – Monsieur Jospin avait un apothicaire nommé Monsieur Allègre. Ce joyeux drille me traitait de mammouth et avait fabriqué une potion amaigrissante, qui ne m’a point réussi, pas plus qu’à lui-même, d’ailleurs. Il était accompagné d’une assistante nommée Dame Royal, qui voulait à toute force que j’écrive sur des bulletins que tout allait bien, quand tout allait mal.
Le Médecin – Par ma foi, je ne connais point ces gens-là. De quoi disent-ils que vous êtes malade ?
Le Malade – Monsieur Sarkozy dit que c’est de ne pas assez travailler, et d’autres disent que c’est de ne point faire de séquences.
Le Médecin, après avoir pris le pouls du malade - Ce sont tous des ignorants. C’est du collège que vous êtes malade.
Le Malade – Du collège ?
Le Médecin – Oui. Que sentez-vous ?
Le Malade – Je sens très souvent des douleurs de tête.
Le Médecin – Le collège.
Le Malade – J’ai quelquefois des maux de cœur.
Le Médecin – Le collège.
Le Malade – Il me prend parfois des démangeaisons dans les mains, comme si j’avais envie de frapper quelqu’un.
Le Médecin – Le collège.
Le Malade – Et à d’autres moments, j’ai envie de pleurer toutes les larmes de mon corps.
Le Médecin – Le collège, le collège, vous dis-je. Que vous ordonne votre médecin pour votre traitement ?
Le Malade – Il m’ordonne de bien ancrer mon discours dans la situation d’énonciation.
Le Médecin – Ignorant.
Le Malade – De me placer dans un cadre spatio-temporel et d’adopter le point de vue interne, autrement appelé la focalisation.
Le Médecin – Ignorant.
Le Malade – De repérer sans faute les phrases jussives, inchoatives et dialogiques.
Le Médecin –Ignorant.
Le Malade – Aussi, de choisir bien soigneusement les déictiques, selon la valeur aspectuelle de l’énoncé.
Le Médecin - Ignorant .
Le Malade – De manier avec une précision machinique les outils de la langue.
Le Médecin – Ignorant.
Le Malade – De bien discerner quels sont les actants, les adjuvants, les opposants, tant chez le destinataire que chez le destinateur.
Le Médecin –Ignorant.
Le Malade – Et surtout, de ne pas confondre les modes, les modalisateurs, et la modélisation, en tenant fort grand compte du lexique évaluatif.
Le Médecin – Ignorantus, ignoranta, ignorantum. Il vous faut revenir à la littérature ; et, pour vous remonter le cœur qui est un peu bas, il vous faut déguster de la poésie bien succulente, des pièces de théâtre bien savoureuses, des romans d’une moelle bien substantifique, des essais légers au pourchas et hardis à la rencontre, de bons gros films, de bonnes opérettes bien grasses, et des opéras délicieusement nourrissants.
Le Malade – Ce traitement-là me convient fort bien. Mais quel remède me proposez-vous, si je suis malade du collège, comme vous dites ?
Le Médecin – Le remède à cela ? Rien n’est plus simple : il faut prendre votre retraite, et aller goûter au dehors la littérature et les arts.
Le Malade – Ah ! que voilà en effet un remède des plus ingénieux ! Viens, ô Médecin, que je t’embrasse pour ce mot. Et que les Sarkozy, Villepin, Raffarin et Jospin ne prétendent plus nous guérir, pas plus que leurs apothicaires !
26.07.07
Humeur : Jules Ferry était centriste !
A l’heure où le ministre de l’Education nationale ouvre les vannes de la carte scolaire et où se pose avec acuité la question des missions de l’Ecole (instruction ou éducation ?), l’histoire, bonne fille, peut nous rappeler que le sujet a toujours été polémique. Jules Ferry est l’inventeur de cette école républicaine que d’aucuns voient, naïvement, à ses origines idéale et prospère. Mais sait-on qu’il fut un des hommes les plus haïs de France ?Songeons à son parcours : avocat libéral, il s’est jeté corps et âme dans la lutte contre Napoléon III et ses sbires. Ses Comptes fantastiques d’Haussmann valent bien, dans la violence, le Coup d’Etat permanent. Haine des bonapartistes. Après avoir proclamé la République sur les marches de l’Assemblée alors que Sedan sonnait le glas des ambitions de l’Empire, il est élu maire de Paris. Il y assiste, impuissant, aux massacres de la Commune et des Versaillais. Haine des uns, dédain des autres. Député des Vosges, il lutte pour l’idée républicaine comme un canard dans un marigot : les insultes glissent sur son pelage. Ce courage fait de lui un ministre de l’Instruction publique fondateur. L’école primaire publique est son cheval de bataille. Qu’elle soit gratuite ! Et elle fut gratuite (16 juin 1881). Les parents râlent ? Qu’elle soit obligatoire ! les congrégations s’étranglent ? Qu’elle soit laïque ! Et elle fut obligatoire et laïque (28 mars 1882). Mais voilà : le temps est aux expansions, et le bon temps des colonies le fait intervenir à Madagascar (où Clemenceau lui donne la réplique) et au Tonkin (ce qui lui coûte son poste). Et cela ne lui sera pas pardonné par la droite nationaliste, qui se demande bien ce que des bons Français vont faire chez les Noirs quand l’Allemand ne demande qu’à être combattu, et par la gauche internationaliste, qui juge raciste son idée de fardeau de l’homme blanc qui doit montrer aux autres les voies de la civilisation. Clemenceau s’acharnera contre sa candidature à l’Elysée (1887) alors même que Ferry reçoit un coup de pistolet (la mode est à l’anarchie). Les séquelles de cet attentat le tueront lentement : il meurt en 1893, quelques semaines, ironie du sort, après son élection à la présidence du Sénat. Faisons un bilan. Ferry est haï à gauche par les jacobins, les anticléricaux (il a refusé que l’on biffe l’idée de Dieu dans les manuels scolaires) et les socialistes (il n’aime pas le désordre et se méfie des utopies), les communards et les anticoloniaux. Il est haï à droite parce qu’au nom des valeurs à enseigner à l’école il a fait voter la laïcité de l’enseignement, le mariage civil, le divorce, la liberté de réunion, de la presse, des syndicats (sauf pour les militaires et les fonctionnaires). Et pourtant ce sont toutes ces lois qui ont fondé la France contemporaine, l’ont inscrite dans la première mondialisation et ont fait de la France une grande puissance mondiale et une nation culturellement dynamique et ouverte à tous. Haï à sa gauche et à sa droite il a su, parfois difficilement, souvent seul, et en peu de temps, poser les bases de la France contemporaine. En d’autres temps, Mendès-France et de Gaulle se sont trouvé dans une semblable position. Ils ne sont pas les plus médiocres de notre histoire. Minoritaires un jour mais sûrs de leurs idées, les grands hommes de notre histoire sont toujours écartés des appareils constitués. Ferry était centriste, n’en doutons pas ! par Hugo Billard, Modem Aubervilliers et prof d’histoire-géo