REVUE DEMOSPHERIQUE

La Galaxie MoDem... en un clic

02.10.07

De la soumission volontaire

IN HYPOS

opression.jpgQue se passe-t-il en France ? Quel phénomène de masse provoque cette inepte inertie de nos compatriotes face à des mesures qui en d’autres temps les auraient projetés dans la rue, banderoles au point, prêts à bloquer la France ?

D’autres époques, pas si lointaines, virent le Français
 moins frileux  pour combattre des décisions gouvernementales peut être moins problématiques pour la démocratie que celles que nous subissons ces derniers temps.

L’attentisme actuel de nos concitoyens interpelle et questionne sur les phénomènes psychosociologiques qui les conduisent à autant de passivité.

L’histoire et la géopolitique regorgent d’exemples où les populations ont accepté, et acceptent encore, sans broncher, les extrémités auxquelles se livr(ai)ent leurs gouvernements. Là aussi, comment une telle soumission est-elle possible ?



Un début de réponse serait l'indifférence des individus, décrite dans un
article précédent.

" La plupart des événements de l'Histoire, même parmi ceux qui furent les plus décisifs pour une nation et un peuple, n'affectent guère la vie privée, individuelle et familiale, des hommes, au-delà du petit cercle des politiques qui sont concernés"



Un autre élément de réponse peut être la déresponsabilistation du citoyen décrite dans le document de Philippe Augier "Le citoyen souverain éducation pour la démocratie" Unesco 1994 Paris :

" Il est clair que la démocratie ne doit être ni une simple technique politique, ni une société productrice de jouissances, ni celle où les citoyens se contentent de choisir ceux qui décideront en leur nom. On ne peut pas résoudre le problème de la coexistence harmonieuse et équilibrée entre tous par le simple processus de l'élection. L'électeur est considéré comme souverain, mais souverain de quoi?

En lui donnant la possibilité d'élire un maire, un député, un chef d'Etat, on ne lui demande pas ce qu'il veut, mais qui il veut. On lui permet de se débarrasser sur quelques-uns de ses devoirs et de ses responsabilités envers le groupe.
En mettant un bulletin dans l'urne, il acquiert une forme de bonne conscience : il a le sentiment d'avoir fait son devoir de citoyen, et d'être conséquemment gouverné comme il le souhaite.

Il n'y a donc plus aucune nécessité pour lui d'infléchir la vie collective par des actions supplémentaires. Il peut s'endormir. d'ailleurs, dans beaucoup de cas il désire être gouverné et non gouverner. L'éducation à la démocratie passe aussi par la compréhension de cette nuance fondamentale. "



Un autre raison à ce phénomène d'acceptation concerne les formes de contraintes sociales qui ont fait l’objet d’une importante réflexion philosophique et sociologique.

L’acceptation s’appuie largement sur des rapports de force et de contraintes que subissent les individus.
C’est le cas de tous les régimes totalitaires.

  • - L’exemple Birman est l’illustration de ces rapports de domination politique fondés sur le triptyque pouvoir / autorité / coercition
  • - Les fausses démocraties africaines - permettant l’avènement de dictateurs qui s’emparent des richesses du pays et condamnent les populations à la misère la plus cruelle - illustrent le phénomène de la contrainte économique (propriété / capital)
  • - Les contraintes culturelles et notamment religieuses conduisent, elles aussi, à la soumission des peuples. Ce sont ces contraintes qu’utilisent les Talibans en Afghanistan ou les Mollahs en Iran.

L’acceptation s’appuie également sur des rapports de soumission qui ne passent plus nécessairement par une contrainte extérieure évidente, mais par une logique de " socialisation à l’auto-sujétion ".

" Il se passe bien quelque chose de particulier du côté de la subjectivité individuelle, notamment de notre rapport à une autorité qui s’affiche de moins en moins comme telle, mais dont nous devançons les désirs inexprimés. "

Les
expériences de Milgram - qui décrypte le principe de l’obéissance, se justifiant par l’acceptation de la puissance légitime du savoir scientifique- sont à ce sujet très inquiétantes car elles démontrent avec quelle facilité l’individu accepte de réaliser des actes qui devraient heurter sa conscience.

" D’une manière générale, l’affaiblissement du lien social, par l’émancipation individuelle et par le productivisme, se marque par l’idée d’un déclin de l’institution coercitive -comme espace d’imposition du réel. Nous serions davantage acteurs de notre propre soumission, au point de participer pleinement et volontaire à l’élaboration de nouvelles pratiques sociales qui aboutissent à un enfermement de notre autonomie dans un espace de plus en plus contrôlé. " (Voir suite du dossier Accepter - Les nouvelles formes de soumissions volontaires)



La soumission trouverait également son origine dans le principe d'autorité profondément inscrit dans notre subconscient.

" Du fait de l'intériorisation sociale millénaire du principe d'autorité, le danger existe qu'il renaisse de ses cendres "

" L'exemple le plus tragique de cette intériorisation est certainement constitué des dérives totalitaires de type fasciste qu'ont connu vers la même époque divers pays d'Europe occidentale, ainsi que la Russie. Elles trouvent leur source dans la psychologie des masses humaines subissant depuis de millénaires l'oppression du système autoritaire patriarcal, qui poussent les hommes dans certaines périodes de crise à préférer l'oppression et l'esclavage à un climat (même chimérique) de désordre et d'insécurité.

L'émergence du fascisme s'explique notamment par divers facteurs socio-économiques (le spectre de la révolution russe de 1917 dans le cas de Mussolini, la crise mondiale du capitalisme de 1929 pour Hitler, etc) mais tout ceci n'explique pas l'apparition du fascisme et encore moins sa possibilité même.

Par contre, on peut affirmer que si le fascisme a pu naître, croître, et vaincre (et simplement exister), c'est parce qu'il exprime la structure autoritaire irrationnelle de l'homme nivelé dans la foule. Un fait psychologique remarquable est que le fascisme n'est pas, comme on a tendance à le croire, un mouvement purement réactionnaire, mais il se présente comme un amalgame d'émotions révolutionnaires et de concepts sociaux réactionnaires, ce qui explique son succès au sein des masses, y compris la classe ouvrière.

Tout pouvoir, même installé par la force et maintenu par la contrainte, ne peut dominer une société durablement sans la collaboration, active ou résignée, d'une partie notable de la population. C'est dans l'esprit de l'opprimé que tout pouvoir trouve d'abord sa force, plus que dans celle des armes. Rien ne paraît plus surprenant [...] que de voir la facilité avec laquelle le grand nombre est gouverné par le petit, et l'humble soumission avec laquelle les hommes sacrifient leurs sentiments et leurs penchants à ceux de leurs chefs.

Au dix-huitième siècle, David Hume nous posait déjà la question de savoir quelle était la cause de cette situation paradoxale, et répondait
: " Ce n'est pas la force ; les sujets sont toujours les plus forts. Ce ne peut donc être que l'opinion. C'est sur l'opinion que tout gouvernement est fondé, le plus despotique et le plus militaire aussi bien que le plus populaire et le plus libre" Voir article



Il faut ajouter à tous ces phénomènes explicatifs, des aspects plus individuels relatifs à la personnalité de certains individus.

Dans son " Études sur la personnalité autoritaire "
, Theodore W. Adorno, Membre de l’Ecole de Francfort qui se penche notamment sur les phénomènes de culture des masses, dresse les portraits psychologiques des individus séduits par le totalitarisme.

" Parmi les personnalités dont la vision du monde est " de nature à indiquer qu'ils auraient été prêts à accepter le fascisme au cas où il serait devenu un mouvement social puissant ou respectable ", on trouve un certain nombre d'individus présentant, on s'en douterait,
des syndromes autoritaires, mais aussi trop " conventionnels ", ou, à l'inverse, excentriques.

Le plus " dangereux ", selon l'étude, est le " manipulateur ". Ce dernier, antikantien par excellence, " traite toute chose et tout le monde comme un objet à utiliser ". Adorno souligne que " ce modèle se trouve chez de nombreux hommes d'affaires ". Généralisation un peu étrange...

On comprend que ce texte n'ait pas toujours été accueilli avec faveur. D'autant que l'auteur va beaucoup plus loin. Il analyse certains " constituants formels " qui lui semblent typiques de ces personnalités autoritaires. Citons, à titre d'exemple, le refus de toute forme d'utopie, " l'indifférence envers le sort des pauvres, tout comme l'admiration pour les gens riches qui ont du succès.

Sans compter la " rage " antifiscale qui est " le point sur lequel la fureur sociale accumulée s'exprime le plus librement ". Adorno n'hésite pas à écrire : " L'homme qui frappe du poing sur la table et se plaint des impôts trop lourds est un " candidat naturel " pour les mouvements autoritaires.

Mais ce discours, qui en irritera plus d'un, s'inscrit dans le cadre d'une pensée libérale. Car ce n'est pas pour Adorno le protestataire impulsif ou le libertaire qui est le meilleur rempart contre les tendances autoritaires mais le " Libéral authentique " qu'il décrit, comme la jeune Daisy Miller du roman de Henry James, à travers son " courage moral " et sa compassion, mais " sans aucune compulsion et sans trace de surcompensation.

Ce texte est plus actuel qu'il n'y paraît. Il devrait par exemple inciter les démocrates d'aujourd'hui à mesurer les dangers d'une société où règne le mélange de cynisme fiscal et de compassion spectaculaire. "
Le Figaro.   




Dans "
Sur la psychologie de masse du fascisme ", Jean-Marie Brohm reprend entre autres les travaux de Adorno et décrit l'ensemble ces phénomènes psychosociologiques qui ont permis l’acceptation du nazisme en Allemagne.

"Un "Führer" ne peut faire l'histoire que si les structures de sa personnalité coïncident avec les structures - vues sous l'angle de la psychologie de masse- de larges couches de la population [...].

"C'est la structure autoritaire, antilibérale et anxieuse des hommes qui a permis à sa propagande d'accrocher les masses. C'est la raison pour laquelle l'importance sociologique de Hitler ne réside pas dans sa personnalité, mais dans ce que les masses ont fait de lui. "

Quand les autres partis furent abolis, le national-socialisme bénéficia à son tour du loyalisme de la population. S’opposer à lui c'était aussi s'opposer à la patrie. Il semble que rien ne soit plus malaisé à l'homme de la rue que de ne pas s'identifier à quelque mouvement important.



Cet dernier article devrait renvoyer chacun de nous à sa propre responsabilité :

En effet, il démontre comment des phénomènes individuels tels que l'indifférence ou l'individualisme peuvent aboutir à des processus collectifs favorisant le soutien passif, voire le soutien actif, envers des gouvernances de type totalitaire.



Cet article devrait également renvoyer les partis politiques à leur propre finalité :

La mission des structures politiques doit-elle se limiter à proposer des alternatives sociétales en s'appuyant uniquement sur les processus électoraux et les instances parlementaires ou doit-elle intégrer un aspect plus large qui serait d'alerter l'opinion sur ses propres déviances inconscientes et d'organiser des actions de contre-pouvoir sous d'autres formes ?

Posté par ultramodem à 13:39 - Les perles - Commentaires [0] - Permalien [#]

Commentaires

Poster un commentaire